jeudi 30 mars 2017

Maroc : le dernier tango d'Abdelilah Benkirane


par Mohamed Mellouki



 Le Matin, 29/04/2012

Il n’y a pas si longtemps, M. Benkirane affirmait devant une délégation d’hommes d’affaires étrangers que la démocratie au Maroc était irréversible et la stabilité politico-sociale assurée.






Auparavant, il avait soutenu que le changement constitutionnel opéré l’année dernière n’était dû ni au "Printemps arabe" ni au Mouvement du 20-Février, mais à la clairvoyance royale et à la confiance populaire en le PJD. Depuis les législatives, il n’a pas manqué de chercher, à chaque occasion, et hors occasion, à s’adosser au Palais, s’érigeant en défenseur de celui-ci, et menaçant de ses foudres ceux qui n’auraient pas encore compris que la Monarchie et la Commanderie des croyants n’étaient pas négociables politiquement. Comme il s’est empressé d’intégrer dans son Cabinet des ennemis de la veille, de calquer son programme gouvernemental sur des politiques précédentes qu’il brocardait, de réajuster positivement son jugement sur le bilan du gouvernement précédent, et d’annoncer, en guise de cerise sur le gâteau, qu’il n’entrait pas dans ses intentions de pratiquer "la chasse aux sorcières", envoyant, du coup, paître tous ceux qui ont voté pour le PJD et lui avaient ouvert, à lui M. Benkirane, la voie du gouvernement.

Le pouvoir l’a vite habité ; et de notre côté nous avons, vite aussi, vu sous quel parasol il se blottissait et compris qu’il n’avait, dès lors, plus besoin des quidams que nous sommes. Et voici que subitement et à la surprise générale, il menace de donner des coups de canifs à ce parasol et nous demande, insidieusement, de l’aider dans la besogne. Le 22 avril dernier, à l’occasion d’une journée d’études de son parti, il change, en effet, de ton et tient quelques propos plus significatifs par leur confusion que par leur clarté. Des propos dont suinte un relent de déception qu’il veut, à travers nous, faire parvenir à bien au-dessus de nous, résultant probablement d’une insuffisance de soutien en sa faveur de la part du Palais, qui ne s’élèverait pas, dans son esprit, à la hauteur de la réciprocité qu’il juge en droit d’attendre pour son attachement à la cause royale. Et si, par hasard, le Palais ne l’avait pas compris, il lui rappelle, simplement, que "les rois" (notez la nuance), a-t-il dit, ne sont pas toujours entourés de fidèles et que parfois ces derniers sont les premiers à leur fausser compagnie. Contre ces gens, et pour mieux gager son attachement à la Monarchie, il passe par nous, simples pions dans son jeu gouvernemental, qu’il veut enfourcher comme un cheval de Troie, et nous exhorte à nous mobiliser derrière cette Institution qui, précise-t-il, ne doit pas compter sur le PJD seulement, et a, maintenant plus que de tout temps, besoin de tous les citoyens pour mener à bien la Réforme ; oubliant que c’est cette dernière qui l’a conduit là où il est. Il nous demande, aussi, de faire preuve de sacrifice nécessaire ; omettant, cependant, de nous en préciser la nature et l’étendue.
Dans la foulée, il incite, également, ses troupes à la vigilance, n’écartant pas l’éventualité d’une confrontation, en raison d’un "futur" qui pourrait véhiculer des difficultés, dont il ne précise pas non plus le genre ; mais dont il attribue l’origine à l’entourage royal et ses milieux d’influence. Conseillant d’user désormais d’un langage de confrontation (sans préciser avec qui), il brandit, comme un épouvantail, le risque d’un retour en arrière de la conjoncture qui risquerait de nous replacer dans l’atmosphère du Printemps arabe et Mouvement du 20-Février ; oubliant, là aussi, qu’il s’était officiellement démarqué de ces deux évènements et qu’il avait même voué aux gémonies Al Adl Wal Ihsane, en lui enjoignant de ne pas jouer avec le feu, avant que cette mouvance ne se retire du M 20.

M. Hami Eddine, membre du secrétariat général du PJD relayant son chef, se fend à son tour d’une déclaration, au cours d’une interview, dont on apprend que c’est grâce au rôle "historique" joué par son parti que le Maroc a pu parvenir, sereinement et dans la stabilité, à cette fameuse ‘Réforme’ qui a épargné au pays les scénarios qui se sont déroulés dans les autres pays arabes. De fait, il somme le Palais de prendre ses responsabilités. En filigrane, ces propos signifient que le discours royal du 9 mars compte pour du beurre ; et que c’est le PJD qui a contenu la colère populaire et sauvé le pays et le système d’une situation qui eût pu être désastreuse. Une telle prétention ressemble étrangement à celle avancée par certains éléments de l’USFP, relative à la succession au Trône, et qui a probablement contribué au départ de M. Youssoufi du gouvernement. Ce méli-mélo de propos des deux dirigeants du PJD, suscité par l’opposition de trois directeurs de l’audio-visuel au projet de réforme de la chaîne 2M, piloté par le PJDiste ministre de l’Information, M. Khalfi, n’a pas, en soi, plus d’importance qu’une tempête dans un verre d’eau. Mais il semble que l’ombre de M. El Himma s’est profilée derrière ce bras de fer. Et que l’homme continue à donner des sueurs froides à M. Benkirane, en dépit du coup de vernis dont il avait gratifié à sa nomination comme conseiller royal.

Le même jour, au soir, le roi reçoit MM. Benkirane, Baha et Khalfi. Selon l’information répandue, pour leur faire part de ses observations, semble-t-il mineures, et les assurer, aussi, de son soutien. Selon d’autres sources, il leur aurait, plutôt, tiré les oreilles pour le tapage soulevé. En tout état de cause, M. Benkirane sorti paniqué ou dopé de l’audience, fait, dès le lendemain, volte-face, adresse à l’agence Reuters une mise au point où il déclare que ses propos avaient été dénaturés, souscrit, illico, à la révision du cahier de charges et injecte 260 millions de Dh dans le capital de la chaîne 2M pour la sauver de la faillite. Une déculottée qu’il a, sans état d’âme, vite fait de cadrer dans une sorte de fatwa (laïque). "Ce n’est pas du Coran", se contente-t-il de répliquer à ses détracteurs. Je ne sais pour quelle raison, M. Benkirane me renvoie sans cesse l’image d’un néophyte que le hasard a amené sur une piste de danse, et dans une posture de Tango entreprend une série de circonvolutions désordonnées, dans tous les sens, les bras tendus et les yeux fermés, et lorsqu’il s’arrête, s’aperçoit qu’il danse sans cavalière et que l’assistance le regarde médusée ; sourit et, mine de rien, reprend sa prestation, heureux qu’il ait, par son seul culot, mis tous les autres sur la touche.

Mohamed Mellouki



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